Observatoire   Mauritanien   des   Droits  de  l'Homme

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Une institution de droits civils pour la défense des opprimés et prisonniers de conscience qui fournit des informations vérifiées sur les Droits de l'Homme en Mauritanie

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 Les actes de torture et de barbarie

Témoignage de Monsieur Mohamed Baba

Le témoignage de Mohamed Baba, net et précis, a la vertu pédagogique de décrire la torture à la mauritanienne. On ne peut mieux exposer la « spécialité » bien particulière de nos tortionnaires. En fin, Rappelons que Mohamed Baba  soutenu par la FIDH et la LDH avait porté plainte contre X.

Lundi 15 avril  2002


Vers trois heures du matin, on alluma la lumière et la porte s’ouvrit sur le turban mal ajusté de Yahya . Il fallait que je me rendisse dans le bureau du Directeur. Cette fois Deddahi était à son bureau, Ismaïl debout à coté du canapé et Mahmoud resté dehors. Tout le monde semble pressé.
- Je voulais t’avertir une dernière fois et te rappeler que le monde du Laboratoire est très différent du nôtre. Alors réfléchis bien, car tu seras seul responsable de ce qui risque de t’arriver.
- Monsieur Le Directeur, je vous rappelle que l’Etat mauritanien a ratifié la Convention Internationale contre la torture et que, de ce fait, vous vous mettrez hors la loi en me torturant ou en me faisant torturer.
- Mais qui te parle de torture ? Au Laboratoire, on pratique des sports et pas de la torture.
- Monsieur le Directeur, vous avez mené votre enquête, m’avez interrogé et j’ai répondu à toutes vos questions.
- Certes, mais tes réponses ne sont pas satisfaisantes et tu le sais.
- Qu’importe, c’est au tribunal d’apprécier, proposais-je…
Le climatiseur continue à brasser l’air vicié de la pièce, dans un flux de plus en plus bruyant. En composant un numéro sur son portable, Deddahi murmurait, à mon intention, « qui t’a parlé de procès ou de cour ? »
La porte s’entrouvrit de nouveau :
- Emmenez-le ! dicta-t-il .
Mahmoud, la carpette verticale, me dit de passer devant et me conduit vers la même petite Clio qui m’avait ramené d’Aleg. Je la reconnus par son chauffeur, Sidi Abdallah. On me poussa, fermement, sur la banquette arrière, pour laisser la place à la grande carcasse enrhumée de Mahmoud ; Sidi Abdallah démarra en trombe. Au même moment, deux ou trois voitures, démarrèrent de devant la D.S.E. Je reconnus la grosse Mercédes de Deddahi : il y en a pour qui arrive l’heure d’aller se coucher, pensais-je un peu envieux !
La petite Clio aborda, tout de suite, une longue rue, bien droite, vers ce qui m’avait semblé être la direction de l’Ouest. Trois ou quatre carrefours plus loin, on tourna à droite, pour rentrer, par un grand portail, surmonté d’un fronton en arc de cercle et portant l’inscription « Commissariat de Tavragh-Zeina », dans une cour arborée.
La seule portière de la Clio, en état de fonctionnement, s’ouvrit. Mahmoud s’en extrait et me fit signe de l’imiter. Deux larges marches en arc de cercle, un petit porche et nous franchîmes une porte pour nous retrouver dans le hall du commissariat. A droite et à gauche, des cellules, fermées par des grilles à barreaux métalliques, défilaient sous mon regard un peu curieux. Je crus deviner quelques vagues formes humaines, enroulées dans des couvertures usagées et blotties dans l’angle de l’une des cellules. Juste devant les grilles, à même le sol, emmitouflées dans leur boubou, cinq à six personnes se serrèrent, devant nous, pour dégager le passage. Au fond du hall, un petit espace, derrière un comptoir délabré, sert de réception. Un policier en tenue, ayant troqué son képi réglementaire contre un vieux turban qui lui enserre le crâne, faisait semblant d’être de garde. On me pria d’attendre et Mahmoud disparut derrière une large porte métallique, juste à côté du comptoir. Il en ressortit, quelques minutes après, accompagné de deux sortes de lutteurs, en bras de chemise, auxquels il déclara : « c’est lui ». Après quoi, il sortit du commissariat pour rejoindre Sidi Abdallah.
Me voilà donc, entre les mains des gens du « Laboratoire ». On m’entraîne dans un petit bureau, encombré de boubous suspendus à des clous fichés dans les murs décrépis. Deux chaises boiteuses disputent la place aux sacs plastiques, autres détritus et dépouilles de portefeuilles éventrés.
- Ton nom et ton prénom ?
- Mohamed Baba.
- Mohamed Baba Ould quoi ?”
- Juste Mohamed Baba.
L’homme qui m’interrogeait, trahissait la trentaine révolue. Trapu, un visage rond d’adolescent qui a oublié de grandir, il présentait, à la place des yeux, deux petites billes noires qui n’arrêtaient pas de rouler au fond de grandes orbites surmontées d’arcades dégarnies. Il était imberbe, me semble-t-il.
- Le nom de ton père ? Celui de ta mère ? Il paraît que tu ne veux pas dire le nom de ta tribu.
D’un mouvement nerveux, mon interlocuteur, après avoir fait semblant de griffonner mes réponses sur une feuille, froissa cette dernière et l’envoya rejoindre le tas de portefeuilles dévidés.
-Tu sais quoi ? Il nous importe peu de savoir qui tu es et surtout ce que tu as fait. Nous ne sommes pas des intellectuels, précisa-t-il avec l’insolence des cancres qui tiennent leur revanche sociale par le mauvais bout.
- Sais-tu qui nous sommes ? La question venait d’un autre policier qui se tenait derrière moi.
- Nous sommes la Brigade Criminelle. Nous traitons les voleurs et les meurtriers.
Dans l’ironie de mon imaginaire internationaliste, je pensais, machinalement, que l’homonymie avec les Brigades Internationales d’Espagne était d’un mauvais goût avéré.
- Je ne suis ni voleur ni meurtrier, me risquai-je à répondre.
- Ca ne fait rien. On s’occupe aussi des gens à principes, comme toi. On verra ce qui restera de tes principes, quand tu auras goûté à nos spécialités.
- Il paraît que tu ne veux pas parler, renchérit le quatrième. Ils se mirent, tous les quatre, autour de moi.
- C’est bien. Surtout ne parle pas. Je vais, d’ailleurs, te dire une chose. Nous ne te demanderons pas de parler. Nous allons te cuisiner et quand tu auras marre de notre cuisine, fais nous signe. Ne l’oublie pas. Nous appellerons les gens qui t’ont amené, et c’est à eux qu’il faudra parler.
On me fit sortir du bureau pour m’amener dans le « patio ». C’est un espace, en U, disposé autour d’un bloc de deux bureaux. Le sol est pavé de grandes dalles 40x40 cm, en marbre rose. D’un bureau, jouxtant celui des policiers, deux tortionnaires s’activaient à extraire une lourde structure en tubes métalliques soudés. Il s’agit de deux tréteaux, hauts de quatre-vingt centimètres, et d’un pieu métallique d’un mètre de long, sur cinq centimètres de diamètre. L’ensemble est traîné à même le carrelage provoquant un vacarme de fin du monde, au milieu des ordres et insultes, auxquels semble se réduire le vocabulaire de mes hôtes, sabir qu’ils aboient à tout bout de champ.
Du bout de sa matraque, le policier que j’ai décrit plus haut – je l’appellerai « La chouette », en attendant de connaître sa véritable identité - souleva le pan de mon boubou, me signifiant de le quitter, puis ma chemise, puis mon pantalon.
Un autre signe du bout de la matraque me débarrassa de mon slip. Dans ma tête, je m’étais préparé à être humilié et dans mon corps, à être battu. Enfin, ce n’était pas vraiment de l’humiliation, parce que je ne reconnaissais, à « ces gens-là », le statut de quelqu’un devant qui la nudité serait dégradante.
Une pression sur l’épaule, exercée par un autre policier qui se joignit à nous, me fit asseoir, les jambes repliées contre la poitrine. Pendant que La chouette me bandait les yeux, en serrant, très fort, d’un bout de tissu qui a dû servir de turban, l’autre enragé me liait les poignets, devant les genoux, à l’aide d’une sorte de lanière en plastique, effilochée dans le sens de la longueur. Elle avait sans doute été prélevée sur une caisse d’emballage quelconque. L’enragé serra aussi, fort puis, probablement, pour éviter que je ne prenne mes jambes à mon cou, renforça le dispositif, par quelques tours d’une autre bande de tissu qui traînait dans un coin du patio.
Maintenant, ils sont quatre, à me tourner autour, couvrant, par leurs insultes et aboiements, le bourdonnement discret de quelques moustiques qui se sont invités au festin.
Pour être honnête, je ne distinguais plus assez le sens de leurs propos, tellement le bandeau sur les yeux me bouchait aussi les oreilles ; d’ailleurs, leurs cris m’intéressaient moins que la suite prévisible mais inconnue des événements. Derrière le bandeau, je repassai, en mémoire, des schémas et illustrations déjà collectés, entre autres lectures et témoignages entendus, dans les récits des militaires et civils négro-africains rescapés de la répression.
C’est donc bien du Jaguar qu’il s’agissait, du nom d’un félin, surtout homonyme de l’avion supersonique de combat français qui avait servi, pendant la guerre du Sahara occidental, contre le Front Polisario ; volant à basse altitude au-dessus des villes et villages, il terrorisait les populations.
Par ma proximité privilégiée et directe avec le carrelage, je sentis que l’on faisait rouler, dans ma direction, le pieu métallique. Non sans mal, après deux ou trois tentatives déterminées, La chouette réussit à glisser le pieu dans le pli de mes genoux, de façon à le coincer par mes bras.
La chouette pesta contre le gros diamètre du pieu et se demanda pourquoi la Direction n’avait pas investi dans deux ou trois pieux de diamètres différents…
Parmi le flot de questions et autres injures que l’on m’adressait, je finis par comprendre que l’on me demandait mon poids ! Je répondis, « soixante-dix kilogrammes », sans que cette réponse ne provoquât un effet particulier.
Je ne comprendrai jamais la raison de cette question et cessai d’ailleurs d’y penser, quand je sentis qu’on me soulevait brutalement par les deux bouts de la broche du pieu. Sous l’action de mon poids, soixante-dix kilogrammes, les liens se resserrèrent, comprimant encore plus fortement mes mollets et mes cuisses autour du pieu et provoquant d’atroces douleurs dans tout le corps.
Je sentis aussi que l’on rapprochait les tréteaux ; une violente secousse me signifia que les extrémités du pieu ont été enclenchées dans le dispositif métallique. Une main sadique imprima alors une impulsion de balancier à mon corps et la douleur devint insupportable. Je me mis à crier ; en criant je me rendis compte que je respirais mieux ; alors je criai plus fort. Je sentis, alors, s’abattre sur les plantes de mes pieds des coups que je pensai venir d’un marteau-pilon. Je sentis bouillir ma moelle osseuse jusqu’au moindre recoin de mon squelette entravé. Je ne me suis pas évanoui, à mon grand désespoir et crois avoir compté une quinzaine de coups de matraques sur les plantes de mes pieds.
C’est un corps suant de tous ses canaux, ligoté dans une particulière posture fœtale, embroché sur un pieu métallique et endolori sur toute sa surface, que deux des quatre bourreaux débarquèrent, à même le carrelage.
Paquet défait mais encore boule concentrée de souffrance, on vint me dénouer mon bandeau, les liens de mes poignets et récupérer le pieu. De l’autre côté du patio, je compris qu’un autre colis de chair à martyriser est en préparation. La teneur des questions qu’on lui asséna et la brutalité avec laquelle on le traita me firent comprendre qu’il s’agissait d’un présumé auteur de larcin. Il fallait utiliser le Jaguar pour lui faire avouer l’emplacement de sa cachette !
J’avais la gorge asséchée et bredouillai une vague supplication pour avoir un peu d’eau :
- La prochaine fois, tu boiras avant de venir nous voir, me répondis, sans pour autant accéder à ma requête, l’un des lutteurs, en chemise à manches longues et saroual disgracieux.
- Maintenant tu vas faire un peu de sport. Ce que tu viens de goûter, c’est le Jaguar. Il est occupé là-bas mais on peut le libérer pour toi, si le besoin s’en fait sentir. Tu vas faire le « debout-assis ».
Voyant que je suis toujours compact, en boule sur le carrelage, il me poussa du pied, ce qui me fit rouler sur l’autre côté.
- Debout, te dis-je, m’ordonna le policier.
En m’appuyant sur le mur, j’essayai de me relever et y parvins avec peine.
- Assis, en croisant les bras sur la poitrine de façon à tenir le lobe de l’oreille gauche de la main droite et celui de l’oreille droite de la main gauche !
- Il m’est impossible de plier les genoux. J’ai trop mal aux jambes…
- On s’en fout. Assis, te dis-je !
Et il appuya, de toutes ses forces, sur mes épaules. Je m’affalai sur le sol et sentis qu’il rattrapait ma tête pour éviter que je me cogne. Je compris, alors, que la consigne est de ne pas me blesser pour ne pas laisser de traces des sévices.
Cependant, tout le monde ne semble pas avoir compris la consigne ou l’exécutait mal : les bandelettes qui avaient servi pour me lier les poignets étaient coupantes ; elles lacéraient les avant-bras, assez en profondeur.
- Allonge-toi sur le ventre, m’intima-t-il. Et mon bourreau entreprit de « m’assouplir » les jambes, en les pliant de force, jusqu’à me faire toucher les fesses par les talons et ce plusieurs fois. Un nouvel essai du « debout-assis » fut aussi peu fructueux que le premier.
La chouette nous rejoignit, essoufflé par le traitement de son dernier « client ».
- Alors, toujours rien ? Tu as goûté ce soir au ‘hors d’œuvre’. Demain, on passera au « plat de résistance ». Reprends tes vêtements. Il est bientôt six heures. Tu as toute la journée pour réfléchir et te reposer.
J’ai dû m’allonger sur le carrelage, pour enfiler mes vêtements, tellement il m’était pénible de plier les genoux.
Dehors, une lumière laiteuse commençait à diluer la nuit. L’enseigne lumineuse bleue d’un organisme respectable, le siège des Nations Unies, inondait l’entrée du commissariat, d’un halo que l’aube naissante dissipait mal. En même temps que la petite Clio, trois ou quatre autres véhicules s’apprêtaient à quitter le Laboratoire. J’imaginai que ce sont là quelques corps fraîchement traités et en instance d’être rendus à leur expéditeur.
Avec difficulté, je m’extrais de la voiture et titube jusqu’à ma cellule ; avec l’aide de Sylla, je m’affale sur mon petit matelas, sans pousser la peur de la malaria jusqu’à border ma moustiquaire. Malgré les appels insistants des muezzins, précisant, textuellement, que « la prière est préférable au sommeil », je m’octroyai une dispense, qu’aucun jurisconsulte ne m’aurait contestée. Le sommeil ne se fit pas prier.
Deux heures plus tard, le flux de la circulation automobile et le brouhaha des usagers de ce lundi matin me réveillèrent. Mon corps était raide, comme coulé dans du plâtre. Le petit déjeuner attendait, dans son sac plastique d’origine. J’avais une nausée mal définie et m’étonnai de ne plus avoir très soif. En fait, tous mes sens étaient brouillés ; j’ai l’impression de sentir par ma bouche et d’avoir un arrière goût de cire sur le fond de la langue.
En observant la canette de jus de fruit, le croissant, le yaourt et la tartine de beurre dans le sac que me firent parvenir mes parents, me vint l’idée d’entamer une grève de la faim ! Il fallait que je reprisse l’initiative dans la bataille que je livrais à mon corps. Dans ces circonstances, le corps devient l’ennemi implacable. Ce sera, je le crains, le maillon faible de ma chaîne de commandement interne. Je suis esquinté, affamé par une dure nuit de maltraitance, menacé de subir le « plat de résistance » du Laboratoire. Donc, pour prouver à ma chair ma volonté de la dompter, je décidai de m’abstenir de manger. A un niveau encore plus enfoui en moi-même, je me disais, qu’à défaut d’arriver à résister comme je le fis cette nuit, je m’évanouirai et, ainsi, ne sentirai plus la douleur.
Quand Yahya vint prendre de mes nouvelles, il était déjà onze heures. En constatant que je n’avais pas dénoué le sac de mon petit déjeuner, il me demanda des explications.
- J’ai décidé d’entamer une grève de la faim, vous demande d’en informer M. Le Directeur et de dire à mes parents de ne plus m’envoyer de la nourriture.
Yahya me suggéra, avec une pointe de complicité toute feinte, qu’il argumenta par une obscure connivence entre le Brakna, la région de mes parents, et les Messouma, tribu dont il se réclame, de ne pas faire une grève totale, mais de continuer à boire de l’eau sucrée. Il me demanda aussi de lui dire, pour qu’il les transmette au Directeur, quelles étaient mes doléances.
Un peu surpris de cette requête, je me fis une contenance en m’adossant au mur, sans pour autant pouvoir plier les jambes et déclarai :
- je voudrais protester contre la torture que l’on me fait subir, avoir des nouvelles de ma femme et de mes enfants et rentrer en relation avec l'Ambassade de France ou, au moins, me faire confirmer qu’ils sont au courant de ma situation. »
En guise de réponse, Yahya, m’affirma qu’il était, personnellement, opposé à ce genre de méthodes brutales ; selon lui, pour cette raison, je n’ai pas dû le voir, hier, à ma sortie de mon ultime entrevue avec le Directeur. Chacun s’exprime comme il peut, me dis-je…
Je demandai à Sylla, l’un de mes gardiens préférés, un grand Soninké de la région de Boghé, de m’apporter du sucre en poudre. Il m’en trouva une centaine de grammes, qu’il préleva sur le stock destiné à la préparation du thé et que je fis dissoudre dans une bouteille d’eau minérale, apportée, la veille, par mes parents. On ne me servit pas le déjeuner à 16 heures. J’ai oublié de le préciser, les consignes furent aussi de ne réceptionner les déjeuners, qu’après 16 heures, pour éviter toutes interférence ou confusion entre les porteurs de repas et les usagers du service.
Je ne reçus pas les repas, pendant ma grève de la faim de 48 heures ; mes parents, je l’appris à ma sortie, n’en furent pas informés pour autant. Ils ne savaient pas que j’avais demandé de suspendre le ravitaillement !
En début d’après-midi, Ismaïl me rendit visite, pour s’enquérir de mon état, et de l’évolution de ma position générale.
- ça va, Mohamed ?
- Aussi bien que cela puisse aller, dans ma situation.
- Mais, à part ça, ça va, insista-t-il, en faisant signe, à Sylla, de nous laisser seuls.
Je ne saisis pas toute la subtilité de la question, non plus de la démarche. Toujours est-il qu’à part les jambes enflées, les plantes des pieds en compote, les mollets endoloris, les poignets lacérés, la chair en hachis et le moral passablement ébréché, tout allait!
Je gardai un silence économe.
- Rien de neuf, alors ?
- Rien de neuf.
- Tu verras, ce soir, avec les courbatures, ce sera encore plus dur, asséna- t-il, sans déplaisir.
Je me recouchai sur la petite feuille de mousse polyuréthane, qui me sert de matelas, et enroulai mes pieds dans le pan de ma couverture. Ismaïl sortit de ma cellule, en claquant la porte, de toutes ses forces, ce qui provoqua une forte vibration à la surface de la large vitre, peinte à mi-hauteur, de la fenêtre opposée.

 

Mardi 16 avril 2002
 

Un peu de sport ne te fera pas de mal, …
Mon accompagnateur me livra, par l’embrasure de la large porte métallique, à une tête que je commence à bien connaître, pour ses deux petites billes noires qui roulent au fond de deux orbites dégarnies.
Du fond du patio, un mélange de gémissement et de récitation me parvînt comme une bouffée de soufre. Ce doit être un autre corps en cours de trituration. Le malheureux, dont je devine le tremblement de tout le corps, débite son répertoire de prières et de sourates, dans un dialogue improvisé et urgent avec des forces qui semblent être, à en croire l’insistance qu’il met dans leur supplication, son dernier secours.
Sans m’adresser la parole, La chouette me poussa, du bout de sa matraque, vers l’autre coin du patio et me confia à l’un de ses acolytes qui fumait une cigarette.
- Mets-le en tenue et fais-lui faire quelques échauffements, en attendant que le Jaguar se libère.
L’acolyte en question est un peu moins corpulent que La chouette, à peine frisé, une moustache peu fournie, sans la barbe, lèvres épaisses mais incapables de se refermer, naturellement, sur une dentition en avant, légèrement cintrée. Chez lui aussi, à part le jeux de gros yeux, les insultes et autres gracieusetés de sadique, le discours du bout de la matraque semble très prisé.
Le hibou- j’appellerais ainsi cet enragé d’oiseau de nuit – m’aida, sans trop de délicatesse, à quitter mes vêtements.
- Plus vite, nous n’avons pas que ça à faire, m’intima-t-il.
Une fois en tenue d’Adam, sans la feuille de vigne, Le hibou me fit tenir les oreilles, par les mains opposées et, par coups de bout de matraque dans les côtes, m’engagea à commencer le « debout-assis ».
Ce fut très douloureux, tellement mes jambes et mes plantes de pieds étaient enflées. Nous avions encore, au moins deux heures à passer ensemble, et je ne comptai pas engager les hostilités, tout de suite. Il me fallait mettre en oeuvre toutes mes ressources d’évaluation stratégique ; pour ma « survie », en l’occurrence, les circonstances m’imposaient à réapprendre la politique. Au lieu de sauver un pays, j’avais à préserver ma chair de la souffrance.
Après les premières douleurs, je commençai à transpirer, par grosses gouttes, en me disant que si le « plat de résistance » devait se limiter à cela, je pourrai même en reprendre ! J’essayai de ne pas suivre la teneur de la terrible « conversation » de mes voisins de patio, mais ce fut, physiquement, impossible, tellement ces hurlements de bête que l’on saigne me devinrent insupportables. Un dernier cri, plus progressif et plus long que les autres se termina par une légère détonation ! Le curseur, poussé trop loin, à fini par faire sauter le fusible de la gégène. Je ne puis m’empêcher de penser aux méthodes des parachutistes de Massu opérant pendant la bataille d’Alger.
Après quarante minutes de « debout-assis », aussi douloureux qu’agaçants, je remarquai la présence d’un monsieur, en civil, qui semble particulièrement occupé à me regarder comme s’il voulait me parler.
Quand Le hibou nous laissa , pour aller fumer une autre cigarette, le nouveau visiteur me fit signe d’arrêter et de souffler un petit moment, faveur à quoi je cédais, volontiers, en m’appuyant contre le mur. Les tortionnaires fonctionnent ainsi ; ils vous font sortir, du lot, au moment le plus critique, le plus désespéré, une manière de confident qui vous écoute, vous tend la main secourable, pour mieux vous ramollir la volonté. Invariablement, il vous entraînera du côté de la compassion religieuse.
- Mon ami, pourquoi t’obliger à endurer tout cela ?
- Je crois que je n’ai pas le choix. Je suis leur prisonnier et ils m’obligent à faire ce que je fais là.
- Regarde dans quel état tu t’es mis ! Tu dis que tu es un professeur, que diront tes élèves quand ils apprendront les degrés de ton humiliation ?
- Pourquoi voudriez-vous que mes élèves apprennent que j’ai été humilié ?
- Ecoute, conseil de musulman à musulman ; dis à ces gens ce que tu sais et qu’ils veulent t’entendre dire. En quoi pourrais-tu servir ta cause, tant que tu es en prison ? A ta place, je ferai tout pour sortir de là et après j’aviserai.
- Seulement, vous n’êtes pas à ma place, n’est ce pas ?
Ah, cette réponse, il ne l’avait pas prévue ! D’un geste de dépit, faussement désolé, mon confesseur disparut dans le petit bureau des tortionnaires.
Je reconnus la démarche dandinante de La chouette.
- Toujours là, celui-ci ? dit-il, en forçant sur les petites billes noires qui roulent au fond d’orbites surmontée d’arcades dégarnies.
- Apportez le Jaguar, par ici, il faudra bien en finir !
Le sol se mit à trembler sous le poids de la lourd structure métallique, que l’on traîne, exprès, afin de causer le maximum de vacarme, comme le supersonique du même nom.
La chouette me fit signe de m’asseoir, sortit des liens et commença, patiemment, l’opération de ligotage, sans égard aucun à mes blessures de la veille, et de bandage des yeux, en assaisonnant ses gestes de toutes sortes d’injures, d’avertissements et de menaces de fin du monde.
Puis, juste après que Le hibou et un troisième policier ont inséré le pieu, toujours non sans mal, dans le pli de mes genoux, un téléphone portable, abandonné sur une dalle du carrelage, se mit à vibrer puis sonna d’une hideuse mélodie. Ce fut Le hibou qui décrocha puis alla dans le petit bureau des tortionnaires, vite rejoint par toute la meute.
Du coup, je me retrouvai tout seul, dénudé, ligoté, aveugle et écrasé sous le poids du lourd pieu métallique, que je soutins, en équilibre horizontal, entre mes bras endoloris et les plis écorchés de mes genoux.
Cela dura cinq à dix minutes qui me parurent une éternité. Puis je sentis, par le bas de mes fesses et les bouts de mes talons, tel le Sioux sur les rails du chemin de fer, à l’écoute de l’adversité, j’entendis, au lieu d’une locomotive, des pas se rapprocher, cependant rendus lointains par la polarisation des sens sur la douleur . On m’arracha le pieu, toujours avec une délicatesse toute policière, m’enleva mes liens et mon bandeau et m’annonça :
- Tu n’auras pas le Jaguar ce soir, mais, je te jure, sur la tête du Saint Prophète, que si je te revois demain soir, nous commencerons directement par lui. Et puis il y’aura aussi la « résistance ». Viens voir !
La chouette, après m’avoir arraché mon bandeau, me tira par le bras et m’indiqua, à l’emplacement d’où se dégageaient tout à l’heure les terribles hurlements du supplicié de droit commun, des fils électriques et une sorte de « chargeur de batterie » abandonné dans un coin :
- Ce sera ton tour demain !
J’en eus la chaire de poule mais tentais de me concentrer sur cette victoire, fraîchement remportée sur mon corps. J’enfilai mes vêtements, tant bien que mal et me tins prêt à partir.
Mahmoud et Sidi Abdalla furent d’un silence entier. Je sentis, quand même, une sorte de colère et même une rancœur contre moi, dans leur façon de me dévisager, traiter et parler. Puis je me rappelai que je suis, un peu, à l’origine d’une partie du surcroît de travail que leur imposait la Direction. Je les empêche de dormir, eux aussi ! Je les fais venir à trois heures du matin, puis à six heures…Il y avait de quoi me haïr un peu.

 

     
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